Mustapha Mekidèche, économiste, expert international, à El Moudjahid : «Les équilibres de l’OPEP+ ne seront pas remis en cause»

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Les cours du Brent ont atteint des sommets enregistrés pour la première fois depuis la crise de 2014. Une hausse plus soutenue des prix est-elle prévisible pour les prochains jours ? Mustapha Mekidèche : Vous voulez dire probablement quelles sont les perspectives pour les prochains mois, voire l’année 2022.

Alors ma réponse à votre question est oui, au-delà même des prochains jours et des prochains mois. Cela pour les raisons suivantes. Les quatre éléments fondamentaux qui ont conduit et conduisent le trend haussier du baril de pétrole sont toujours là, indépendamment, par ailleurs, des évolutions géopolitiques incertaines.

Ils n’ont pas échappé à l’analyse des banques et institutions de Wall Street (JP Morgan, Goldman Sachs) qui prévoit un prix du baril à trois chiffres au cours de l’année 2022, c’est-à-dire supérieur à 100 dollars. Ces quatre éléments sont comme vous le savez : – une demande en forte hausse puisque l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) elle-même a revu à la hausse ses prévisions de demande mondiale avec une augmentation annuelle de 3,2 millions barils/jour (passant de 99,7 millions bbl/jour initialement à 100,6 millions barils/jour); – une offre qui augmente moins vite, puisque l’OPEP+ ne réalise pas et ne met pas sur le marché, de façon récurrente, les quantités prévues dans les objectifs qu’elle se fixe (117%, la dernière réunion de l’OPEP+); – des stocks en baisse aux États-Unis et en Europe mais aussi en Chine; – les effets du manque à produire dus aux investissements reportés en 2019 et 2020 par les groupes pétroliers et de façon générale un recul persistant des investissements, suite au Sommet de Glasgow sur l’environnement. Des prévisions anticipent une plus grande volatilité des prix du Brent à court terme.

Vers quel scénario se dirige le marché pétrolier mondial ? Pensez-vous réellement que les effets d’annonce de l’Iran de pouvoir produire instantanément de 3,8 à 4 millions de barils/jour en cas de levée de sanctions ou bien ceux des Etats-Unis de pouvoir produire 12 millions de barils/jour en 2022 ont une chance de se réaliser en 2022 ? Je ne le crois pas pour ma part. J’aurais, sans doute, l’occasion d’expliciter davantage les raisons de cette impossibilité d’augmentation pour ces deux acteurs du marché.

Pour le reste, les fondamentaux que j’ai indiqués dans ma réponse précédente seront invariants pour cette année et pourront même s’aggraver en cas d’une reprise économique mondiale plus forte. Quant à la volatilité dont vous parlez, elle me paraît bien encadrée, à la fois par les fondamentaux du marché et la prudence et les leçons apprises dans le passé par l’OPEP+. En raison du «faible niveau des stocks et la diminution de la capacité de réserve, le marché ne peut pas se permettre de grandes perturbations de l’offre», avertissent des analystes. L’OPEP+ serait-elle amenée à réaménager sa stratégie actuelle de production pour pallier un éventuel déficit à ce niveau ? Pour ma part, je ne le crois pas pour plusieurs raisons.

La première raison est que l’ensemble des pays de l’OPEP ont besoin d’un prix de baril au niveau actuel pour d’abord pouvoir financer leurs investissements pétroliers et gaziers en fonds propres car la menace d’un arrêt des investissements, suite aux décisions du Sommet de Glasgow n’est pas négligeable et pour ensuite financer leur plan de relance post-Covid. Les aménagements à apporter à la stratégie de l’OPEP+, auxquels vous faites allusion, me semble ne pouvoir être pris qu’à la marge. La Russie a annoncé le retrait d’une partie de ses troupes déployées près des frontières avec l’Ukraine.

Quel serait l’effet d’une éventuelle accalmie dans cette crise sur le marché pétrolier mondial ? Il va y avoir certainement un effet de baisse absorbable, mais daté et court de quelques dollars, mais fondamentalement, les équilibres produits par l’OPEP+ sur les marché pétroliers ne vont pas être remis en cause du fait de la structure et du contenu des fondamentaux que j’ai analysés plus haut. On est bien d’accord mais pour vous rassurer encore plus sur ce point, je vous cite la dernière déclaration de l’AIE qui précise bien que «si l’écart persistant entre la production OPEP+ et ses objectifs perdurent, les tensions sur l’offre augmenteront, rendant plus probable une situation de volatilité et de pression à la hausse sur les prix».